samedi, 08 mai 2010

des passages obligés...

grande-muraille-de-chine.jpg

J'aime l'idée... qu'il y a des passages obligés dans la vie. Une succession d'étapes à franchir, en respectant l'ordre dans lequel elles se présentent. Là non plus il n'y a pas de hasard.

J'aime l'idée que chaque étape nous permet d'acquérir la maturité propre à aborder la suivante. Qu'à chaque étape, il faut donner sa peine, et aussi laisser du temps au temps.  Et que plus difficile est la leçon, plus grand sera l'enrichissement.


 

Cela me fait penser à une nouvelle de C.F. Ramuz, qui met en scène des vieux dans une salle de café enfumée (*)

Ils sont sept ou huit, installés sur deux bancs de bois de chaque côté d'une longue table [...], Joly, Monachon, Jaquet, Perrochon, Gailloud, Dufay. Et ils discutent de tout, de rien, du temps qu'il a fait, qu'il aurait dû faire, qu'il n'a pas fait. De la vigne, des labours, des moissons. Des saisons qui ne se font plus et qui mettent le monde à l'envers. Et aussi des fils qui fument des cigarettes, au lieu de fumer la pipe. Et qui ont tout le temps les mains occupées. Qui ne portent plus, comme leurs pères, de ces chemises de chanvre qui duraient toute la vie. Des filles qui se font couper les cheveux, des si beaux cheveux qui avaient mis du temps à pousser ; qui courent les routes sur leur bicyclette. "est-ce pour arriver plus vite que moi au cimetière?" demande Joly.

Puis arrive un échange de points de vue sur le progrès :

- Et nous autres, de notre temps, a dit Joly... Tu te rappelles quand on partait faucher ? C'était quatre heures du matin. A l'heure où les oiseaux ouvrent tout grand le bec et l'herbe est tellement mouillée que c'est comme si on marchait dans l'eau. On avait sa faux, ça nous suffisait. On avait sa faux sur l'épaule, et au derrière la pierre à aiguiser, c'est tout. Il n'y avait qu'à se baisser, il n'y avait qu'à se baisser et à faire aller sa faux comme ça, d'arrière en avant. On sentait l'herbe au bout du manche, plus ou moins dure, plus ou moins tendre, avec sa partie d'en bas blanche, là où elle sort de terre, et en haut bien feuillue et bien verte, qui se laissait aller de côté [...] Eux, ils montent sur des machines rouges en fer, dures et raides ; ils s'installent sur un siège en fer comme dans un fauteuil ; ils se laissent emmener. Ils ne sentent rien. Il y a entre eux et ce qu'ils font quelque chose qui n'est pas eux. C'est ça qui est grave. ça va vite, je veux bien. Mais à quoi ça sert d'aller plus vite si tout le monde va plus vite ? Et ça évite de la peine. Seulement peut être qu'il y a dans la peine des renseignements qu'on n'a pas sans elle. [...]

- Le progrès, dit Joly, mais c'est justement la question de savoir si ce qu'on perd n'est pas plus important que ce qu'on gagne. Les jeunes ne voient que ce qu'on gagne : moi, je vois ce qu'on perd. Et je vois bien, pour finir, ce qu'on perdra, c'est qu'on va être séparé du monde. [...] Parce que la peine qu'on avait venait de ce que les choses vous résistaient, mais on était renseigné sur les choses.

(*) Vieux dans une salle à boire, in Les Servants / C.F. Ramuz, éd. Mermot, 1946

Les commentaires sont fermés.